Saigon 2011

« Les trottoirs de Saigon ou la vie résumée »


Saigon si laide, Saigon si belle, Saigon je t’aime !
Cité vénérable qui porte aujourd’hui le nom d’Ho-Chi-Minh, vieille d’au moins quatre siècles, tu es de plus en plus jeune. Ville meurtrie, insouciante, conquise mais conquérante où se côtoient luxe et pauvreté, où l’on gagne comme on perd au jeu de la vie, tes trottoirs sont lieu de séjour, théâtre du quotidien et de tous les contrastes, ta rue est une scène sans rideau, où la convivialité tient tête à la misère. On y vit, on y joue, on y dort, on y travaille, on y mange, on y boit, tout s’y trouve, s’y achète et s’y vend. Sur les trottoirs de Saigon s’expose la vie résumée, d’où serait toutefois absente une part primordiale : l’Amour ne s’affiche pas dans la rue vietnamienne. Il est du domaine strictement privé.
Depuis toujours j’aime l’Extrême-Orient. Il m’est cependant déjà arrivé d’avoir peur en Asie, d’éprouver de l’hostilité à mon égard, de me sentir perdu ou totalement étranger. Ma première impression de Saigon fut celle d’une ville comparable à tant d’autres mégalopoles. Pourtant, la ville a su peu à peu me séduire. A quel sortilège dois-je de sentir, ici plus qu’ailleurs, une sorte d’étrange connivence? Nulle part ailleurs je n’ai été accueilli dans un tel esprit de partage. Pourquoi lorsque je prononce les mots "je suis Français", vois-je s’allumer une étincelle dans le regard de mon interlocuteur ? A mon sixième voyage j’ai épousé une Saïgonnaise. A partir de là, la ville s’est encore davantage ouverte à moi et j’ai pu partager joies et peines d’une famille et même de presque tout un quartier.
Au cours de mes neuf séjours à Saigon entre 2004 et 2011 j’ai pourtant vu la ville changer de visage. Les mutations que connaît cette mégalopole tropicale dont les démographes disent qu’elle passera bientôt le cap des 10 millions d’habitants, affectent tous les domaines : les infrastructures, l’architecture mais aussi, de façon peut-être moins immédiatement visible, les comportements et toute la société. La volonté de consommation est de plus en plus flagrante, en particulier chez une population jeune, de loin la plus nombreuse. Le luxe s’affiche désormais sans complexe et la ville offre au regard de cruels contrastes. La politique d’urbanisation, l’élan vertical, ici comme en Chine, redessine la ligne d'horizon. Ainsi, par exemple, dans le premier district, à l’angle de Ho Tung Mau et de Hai Trieu, j’ai vu s’élever entre 2008 et 2011 la tour Bitexco qui était le plus haut gratte-ciel du Vietnam (68 étages) avant que Hanoi ne construise la Keangnam Hanoi Landmark Tower haute de … 70 étages ! Eternelle rivalité entre la capitale au nord et la bouillonnante cité du sud ! Sous la rivière Sài Gòn un tunnel laisse passer depuis novembre 2011 une autoroute urbaine permettant de relier rapidement le centre et Thu Thiem. Sans doute va-t-on voir maintenant s’étendre le centre de l’autre côté de la rivière Sài Gòn sur des terrains qui, jusqu’alors, étaient occupés par de petites habitations basses qui n’étaient pas sans me rappeler un peu les hutongs de Pékin. J’ai arpenté ce quartier en 2009 où les habitants me laissaient parfois pénétrer chez eux, me recueillir devant l’autel de leurs ancêtres et j’étais loin d’imaginer sa disparition imminente. Là doivent s’élever de nouveaux gratte-ciel.
La physionomie de la ville change. Comment vais-je la retrouver à mon prochain voyage ? Les mutations ici sont tellement rapides qu’il faut prendre des repères, photographier tout un univers qui disparaît en regardant avec curiosité naître un monde nouveau avec ses rêves et ses incertitudes.
Ces photos sont, comme à mon habitude, des instantanés, des scènes de vie prises sur le vif. Il n’y a pas de mise en scène. Il ne s’agit toutefois pas d’images « volées », les personnes photographiées m’ont vu approcher et ont, au moins tacitement, accepté que je les photographie.